Est-ce que je suis morte ?
Je suis obligée de me poser la question. Au début, je me dis que oui, c'est évident. Que l'observation de mon propre corps était un épisode temporaire juste avant la fameuse lumière éblouissante qui allait me conduire là où je dois aller. À ceci près que les urgences médicales sont là, avec la police et les pompiers. Quelqu'un a recouvert mon père d'un drap. Et un pompier est en train de refermer la Fermeture Éclair du sac plastique dans lequel on a glissé ma mère. Je l'entends discuter avec un collègue, un jeune qui ne doit pas avoir plus de 18 ans. Il lui explique que Maman a dû être percutée en premier et tuée sur le coup, ce qui explique l'absence de sang. « Arrêt cardiaque instantané, dit-il. Quand le sang ne circule plus, on saigne à peine. Ça suinte. » Je refuse de penser à ma mère en train de suinter. Je me dis que c'est logique qu'elle ait été touchée la première et nous ait protégés du choc. Elle ne l'a pas choisi, mais elle a joué son rôle protecteur jusqu'au bout.
Les policiers ont créé un périmètre de sécurité autour de l'accident avec des signaux lumineux. Ils ont barré la route et font faire demi-tour aux voitures qui se présentent en proposant des itinéraires de déviation. Des gens descendent de leurs véhicules, les bras serrés autour d'eux pour lutter contre le froid. Ils regardent la scène, puis se détournent. Certains sont émus jusqu'aux larmes. Une femme vomit sur les fougères du bas-côté. Même s'ils ne savent rien de nous, ils prient à notre intention.




